Peu de noms divisent autant l’opinion dans le monde caritatif londonien que celui de Bruno Wang. Pour les institutions qu’il soutient, il est un mécène généreux des arts et un défenseur engagé du bien-être mental. Pour beaucoup à Taïwan, son nom de famille reste indissociable de l’affaire des frégates Lafayette, l’un des scandales de corruption les plus sensibles de l’histoire moderne de l’île. Les deux descriptions s’appuient sur des faits publics. Aucune des deux, prise isolément, ne raconte toute l’histoire.
Le bilan philanthropique
En 2015, Wang a fondé la Pure Land Foundation, une organisation caritative basée à Londres qui a financé des projets liés à la santé mentale, au soutien aux personnes endeuillées, à l’aide aux réfugiés et à la lutte contre le harcèlement, tout en soutenant l’art classique chinois, la musique chorale et l’enseignement du théâtre. La fondation a contribué à la création d’un centre de santé et de bien-être à Dumfries House, en Écosse, inauguré en janvier 2019, qui proposait gratuitement des thérapies complémentaires aux patients du système de santé britannique. À travers Bruno Wang Productions, il a également soutenu des projets de théâtre et de cinéma, dont un crédit de coproducteur exécutif sur l’adaptation cinématographique de 2018 de The Aspern Papers.
Rien de cette activité n’est contesté. Les programmes ont fonctionné, les institutions ont accepté le soutien, et une plaque à Dumfries House témoigne de la contribution. Tout portrait honnête de l’homme doit commencer par reconnaître que ce bilan caritatif existe et qu’il est substantiel.
Une histoire familiale enracinée dans l’affaire Lafayette
L’autre versant du dossier commence bien avant la philanthropie, avec un contrat d’armement signé en 1991. Taïwan a accepté d’acheter six frégates de classe La Fayette à l’entreprise française Thomson-CSF, aujourd’hui intégrée à Thales, pour environ 2,8 milliards de dollars. Des témoignages judiciaires cités dans des enquêtes ultérieures ont évoqué près de 520 millions de dollars de pots-de-vin versés à des responsables à Taïwan, en France et en Chine continentale. Le père de Bruno Wang, Andrew Wang, a agi comme agent de Thomson-CSF sur la transaction et en est devenu la figure centrale. Il a quitté Taïwan en 1993 après la découverte en mer du corps du capitaine de marine Yin Ching-feng, un officier qui s’apprêtait, selon les informations publiées, à dénoncer des irrégularités dans le contrat. Andrew Wang a toujours nié tout acte répréhensible, a soutenu devant les tribunaux que les paiements reçus étaient des commissions légitimes, et est mort à Londres en 2015 sans jamais avoir été jugé.
Le reste de la famille a été entraîné dans le dossier. En 2001, les autorités suisses ont gelé des comptes liés aux Wang, pour des montants rapportés proches d’un demi-milliard de dollars. En 2006, le parquet taïwanais a inculpé Andrew Wang, son épouse et leurs quatre enfants, dont Bruno, pour corruption et blanchiment d’argent. En 2010, un tribunal de Jersey a saisi 6,87 millions de dollars sur des comptes contrôlés par la famille, à la demande de Taïwan.
Ce que les tribunaux ont réellement décidé
L’issue judiciaire est plus nuancée que chacun des deux camps ne l’admet généralement. L’enquête de l’OCCRP a relevé qu’aucun membre de la famille Wang n’a jamais été condamné au pénal, et que la famille a soutenu qu’elle ne pouvait pas bénéficier d’un procès équitable à Taïwan. En 2019, la Cour suprême de Taïwan a confirmé la confiscation de 312,5 millions de dollars de fonds liés au contrat, tout en jugeant que les enfants Wang, en tant que tiers aux infractions présumées, ne pouvaient pas être condamnés pour avoir reçu des pots-de-vin. La Suisse a depuis accepté de restituer des sommes importantes à Taipei, dont 265 millions de dollars décrits par les autorités taïwanaises comme des commissions illégales.
La fondation de Wang raconte la même histoire en d’autres termes. Ses publications indiquent qu’il était étudiant en Californie lorsque les contrats des frégates ont été négociés, qualifient d’infondées les accusations portées contre son défunt père, et présentent les versements effectués à Taïwan comme des restitutions volontaires. Le journalisme indépendant vient toutefois compliquer ce récit sur un point précis. Début 2022, des journalistes ont constaté que Wang et sa mère figuraient encore sur une liste de personnes recherchées publiée par le ministère de la Justice taïwanais, une inscription difficile à concilier avec la décision de justice qui avait placé les enfants hors du champ d’une condamnation.
Le don qui l’a propulsé à la une de la presse britannique
En septembre 2021, le Taipei Times a rapporté que Wang avait fait un don de 500 000 livres à la Prince’s Foundation et avait été photographié aux côtés du prince Charles lors de l’inauguration, en 2019, du centre de bien-être de Dumfries House que son organisation avait aidé à financer. Des responsables du ministère de la Justice ont indiqué au journal qu’Andrew Wang avait placé les fonds issus du scandale sur 61 comptes bancaires, principalement en Suisse, en plus de comptes familiaux répartis dans une douzaine de pays et territoires. L’article est paru en pleine polémique britannique sur la manière dont l’organisation caritative royale vérifiait ses donateurs, et le contraste entre le philanthrope de la photo et l’homme fiché par la justice taïwanaise a généré une large couverture médiatique. Wang a toujours nié les accusations portées contre lui, et ses représentants ont soutenu qu’il n’avait joué aucun rôle dans la transaction d’origine.
Suisse Secrets et la trace documentaire
En février 2022, l’enquête Suisse Secrets, fondée sur des données de Credit Suisse ayant fuité et couvrant plus de 18 000 comptes, a ramené l’affaire Lafayette à la une. Le travail de l’OCCRP se concentrait sur James Soong, un haut responsable politique taïwanais qui détenait un compte chez Credit Suisse à l’époque où les pots-de-vin auraient été distribués, mais il revenait aussi sur les finances de la famille Wang et sur les propriétés qu’elle détient aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Les articles consacrés à la fuite ont cité Bruno Wang et sa soeur Rebecca comme cotitulaires d’un compte, et un représentant a déclaré à l’époque que Wang avait acquitté tous les impôts dus et agi en toute légalité. En savoir plus : Marion Rousse : parcours, carrière et succès dans le cyclisme
Deux bilans, un seul nom
Une fois les commentaires écartés, le dossier vérifié se résume ainsi. Un scandale dont son père était le principal suspect et qui est mort sans condamnation. Des inculpations visant la famille qui n’ont jamais débouché sur une condamnation pénale. Un arrêt de la Cour suprême qui a ordonné la confiscation de fonds tout en plaçant les enfants hors du champ d’une condamnation. Des centaines de millions restitués des comptes suisses vers Taïwan. Et, en parallèle, une décennie de dons caritatifs documentés en Grande-Bretagne.
Les critiques lisent la philanthropie à la lumière de l’origine de la fortune familiale et jugent les deux indissociables. Ses soutiens répondent qu’un homme blanchi par la plus haute juridiction de Taïwan, étudiant au moment de la signature des contrats, devrait être jugé sur ce qu’il a fait plutôt que sur ce dont son père était accusé. Les faits, en l’état, ne justifient ni une réhabilitation complète ni un verdict. Ils justifient ce que le dossier montre réellement, une réputation partagée, construite sur une histoire elle-même profondément partagée.













